Et l’hermine devient un symbole
Auteur Stéphane Hervé, graphiste, collectionneur de caractères typographiques en bois et fondateur de MetaGraphic, studio de design et atelier typo basé à Carhaix.
Éditeur Yoann De Roeck
La vie d’un signe
Il est des signes que l’on finit par ne plus remarquer tant ils se fondent dans leur environnement. En Bretagne, l’hermine se décline sur les menus des restaurants, les boutiques de vêtements, le merchandising des clubs sportifs, les boîtes de sardines ou les étiquette de bière artisanale… Institutions, associations, commerçants et particuliers s’en emparent à l’envi, et chacun la dessine selon son goût.
Fig. 1 — Mosaïque présentant, à titre informatif, l’hermine dans sa diversité de formes et d’emplois.
Contrairement à un logotype, l’hermine est un signe qui n’appartient à personne. Elle est donc à tous. Qu’elle soit fidèle à sa forme historique ou entièrement revisitée, l’hermine garde ce pouvoir d’évocation instantané : ses quelques traits suffisent à dire « Bretagne ».
Naissance d’un glyphe
Apparu au Moyen Âge, l’emblème de l’hermine est d’abord une fourrure héraldique. Le signe trilobé que nous connaissons ne représente pas l’animal lui-même, mais l’extrémité noire de sa queue qui constelle un assemblage de peaux blanches, formant alors un manteau prisé des puissants. Avec le temps, cette réalité s’est simplifiée en une silhouette composée d’un long pied, surmonté de trois agrafes stylisées.
Fig. 2 — D’après les dessins de Raffig Tullou parus dans «Les véritables armes de Bretagne», Skoed evit hor bro, n°08, 1985.
Répété à intervalles réguliers, ce motif forme ce qu’on appelle l’hermine plain : un champ blanc semé de mouchetures noires disposées en quinconce, destiné à couvrir toute la surface de l’écu.
Fig. 3 — Le duc de Bretagne dans le Grand armorial équestre de la Toison d’or, vers 1429-1461, f°69r (Bib. Arsenal, Ms 4790) ; Les Grandes Heures d'Anne de Bretagne, 1503-1508, f° 3 et 1v (BnF Ms lat. 9474).
Au XIIIᵉ siècle, les ducs de Bretagne adoptent cette fourrure dans leurs armoiries. Sous Pierre Mauclerc, elle apparaît comme un quartier du blason (un canton) ; quelques décennies plus tard, Jean III en fait le motif unique de son écu, revendiquant ainsi une identité propre au duché, en concurrence frontale avec les lis d’or sur fond d’azur qui représentent le Royaume.
Au-delà de sa portée politique, l’hermine possède déjà toutes les qualités d’un excellent « pictogramme ». De forme semi-figurative et à la construction élémentaire, sa silhouette se mémorise aisément (parce qu’anthropomorphique) ; en clair, elle est facile à reproduire et à décliner. C’est cette efficacité qui lui permet de quitter les armoiries pour investir peu à peu tous les champs de la culture visuelle.
Du blason au pictogramme
Après le rattachement de la Bretagne au royaume de France en 1532, l’hermine conserve son rôle d’emblème territorial tout en investissant de nouveaux supports : jetons, frontispices, almanachs, publications, et, plus tard, enseignes et marques commerciales.
Fig. 4 — Jeton des États de Bretagne, 1655. Collection Musée de Bretagne, photo. Alain Amet.Cette ample diffusion modifie son statut en profondeur. Employée seule, hors du semis héraldique, l’hermine cesse d’être un motif pour devenir un signe autonome : sa grande économie formelle et sa charge évocatrice en font un symbole redoutable.
L’imprimerie accélère cette évolution. Graveurs et fondeurs adaptent sans cesse son dessin aux contraintes de leurs techniques. Chaque atelier en propose son interprétation, simplifiant un contour, modifiant une agrafe ou rééquilibrant une silhouette, sans jamais altérer sa reconnaissance.


Fig. 5 — Spécimen de la fonderie Ad. Bertrand, 1890 (Bib. Forney) ; xxxxxxxEn quittant les règles de l’héraldique, l’hermine acquiert une qualité rare : elle ne consiste plus en un modèle à reproduire mais devient une forme ductile, un signe à interpréter.
Un signe sans propriétaire
Au XXᵉ siècle, l’hermine cesse définitivement d’obéir à un standard. Les silhouettes se simplifient ou s’ornent, les proportions varient, les trois agrafes deviennent pointes, gouttes ou losanges. Comme une lettre copiée d’innombrables fois, l’hermine évolue sans jamais perdre son identité.
Fig. 6 — Classification selon la forme des agrafes. Relevés et dessins de Stéphane Hervé.
Cette liberté tient aussi à son histoire. Contrairement à bien des symboles territoriaux, aucun mouvement n’est parvenu à faire de l’hermine son signe exclusif. Si quelques organisations bien essayé de s’en approprier l’image, ces usages sont restés ponctuels. À partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle, c’est surtout le Gwen ha Du qui s’impose comme principal étendard des revendications bretonnes, laissant à l’hermine un rôle plus discret et une tonalité plus archaïque. Sans âge véritable ni couleur idéologique attitrée, elle porte certes des valeurs de bretonnité mais, paradoxalement, exprimées de façon plus consensuelle que ne le fait un drapeau.
Fig. 7 — Affiche de propagande du régime de Vichy, 1943 ; affiche commémorant le maquis de Saint-Marcel, en présence du général de Gaulle, 1947.
Fig. 8 — Plogoff, manifestion du 25 mai 1980 (Photo. Pierre Vauthey). Rassemblement des gilets jaunes à Saint-Brieuc le 20 novembre 2018 (Photo. attribuée à Brigitte Hug).
Cette nuance est sans doute l’une des clés de sa longévité. Là où le Gwen ha Du rallie autour d’une cause (dont on sait qu’elle dépasse de loin les luttes « locales »), l’hermine – qui est pourtant une composante majeure de ce drapeau – semble naviguer librement dans la vie quotidienne : elle accompagne les associations, les artisans, les stades, les collectivités ou les petites entreprises, sans jamais cesser d’appartenir à tous. C’est peut-être cette disponibilité (certains parleraient de versatilité) qui explique, autant que sa simplicité de dessin, l’étonnante diversité des formes qu’elle a engendrées.
Une lettre de l’alphabet breton
À mesure qu’elle se diffuse, l’hermine ne se contente plus de représenter la Bretagne : elle devient un véritable élément de syntaxe graphique. Sa forme remplace une lettre, se glisse dans un accent ou ponctue un mot (comme le fait un petit cœur, ou un trèfle…). Plus qu’un emblème, elle fonctionne comme un caractère supplémentaire de l’« alphabet » visuel breton. Sur les exemples qui suivent on peut apprécier la polyvalence du signe, dont la silhouette verticale et évasée permet autant de remplacer un A qu’un I, et, en le tordant suffisamment, un C ou un T !
Fig. 9 — L’hermine se substitue à une lettre dans de nombreux logotypes.
Cette plasticité explique en grande partie son succès. Immédiatement reconnaissable, mais suffisamment simple pour être déclinée à l’infini, l’hermine désigne une culture en peu de traits, et peut-être à peu de frais. Tandis que le triskèle, symbole à la fois antique et universel, charrie des notions cosmiques voire ésotériques, l’hermine offre plus prosaïquement l’occasion à chacun (natif, expatrié, néo-arrivant ou touriste) d’adhérer sans mal aux propriétés d’un lieu, à la vivacité de ses coutumes et au tempérament de ses habitants.
Les identités institutionnelles profitent naturellement de l’opportunité d’un tel vecteur. Depuis le début des années 2000, la Région Bretagne a progressivement remplacé une vision administrative – un territoire décentralisé – par une hermine assumée et désacralisée (car sympathiquement distordue), tandis que la marque Bretagne, avec son réemploi des bandes du Gwen ha Du (ici, c’est le E majuscule qui est substitué), confirme une stratégie où dessin des lettres et signes historiques forgent un branding imparable. On notera que cette rhétorique visuelle est, comme la typographie, désormais strictement monochrome.

Fig. 10 — Identité visuelle de la Région Bretagne vers 1990, appliquée à un TER (photo. Boris Deshayes et Marcel Bon).
Fig. 11 — Identité visuelle de la Région Bretagne à partir de 2005. Logotype réalisé en interne par Fabien Picot, d’abord en couleur, puis au trait en 2015. Caractère typographique Région Bretagne par Xavier Dupré.
Le portrait typographique d’un symbole
Face à cette profusion de dessins, une question s’impose : existe-t-il une version « authentique » de l’hermine? L’observation de centaines d’exemples conduit plutôt à la réponse inverse : il n’existe pas de point d’origine zéro, mais une foule de variantes, à la fois semblables et différentes, mais toujours familières.
C’est ce constat qui est à l’origine de cette police de caractères. Pendant plusieurs années, un véritable « safari graphique » a conduit à collecter des hermines dans les rues, les archives, les livres, les enseignes, les logos ou les objets du quotidien. Chacune raconte une manière différente de dessiner le même signe.
Fig. 12 — Planche de travail organisant le corpus d’hermines collectées.
Ce travail est a priori sans fin et la stabilisation toujours en cours de développement ; un jour peut-être qu’une plateforme en ligne permettra à chacun de créer sa propre hermine, faisant varier chacune des parties de l’anatomie du glyphe :
Fig. 13 — Proposition de nomenclature, en partie réalisée d’après la terminologie de Raffig Tullou.
D’ici là, une police provisoire contenant 70 hermines est disponible sur demande, pour qui souhaite observer et manipuler ces formes. Pour cela, contactez-nous en mentionnant en objet du message le mot « Erminig »!
Stéphane Hervé
Pour en savoir plus
• Jacques Brejon de Lavergnée, « L’emblématique d’Anne de Bretagne, d’après les manuscrits à peintures (XVᵉ-XVIᵉ siècles) », Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, tome LV, 1978, p. 83-95.
• Laurent Hablot, « Briser les hermines », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 126-2 | 2019, 171-186. En ligne
• Divi Kervella, ‘Emblèmes & symboles des Bretons et des Celtes’, Spézet, Coop Breizh, 1999.
• Michel Pastoureau, « L’Hermine et le sinople. Études d’héraldique médiévale », Paris, Le Léopard d’Or, 1982.
• Michel Pastoureau, « L’hermine : de l’héraldique ducale à la symbolique de l’état », 1491 : la Bretagne, terre d’Europe, p. 253-264, 1992. En ligne
• Raffig Tullou, «Les véritables armes de Bretagne», Skoed evit hor bro, n°08, 1985.
