Skritur logo
Articles

Hermines

Et l’hermine devient un symbole


Auteur Stéphane Hervé, graphiste, collectionneur de caractères typographiques en bois et fondateur de MetaGraphic, studio de design et atelier typo basé à Carhaix.
Éditeur Yoann De Roeck




La vie d’un signe
Il est des signes que l’on finit par ne plus remarquer tant ils se fondent dans leur environnement. En Bretagne, l’hermine se décline sur les menus des restaurants, les boutiques de vêtements, le merchandising des clubs sportifs, les boîtes de sardines ou les étiquette de bière artisanale… Institutions, associations, commerçants et particuliers s’en emparent à l’envi, et chacun la dessine selon son goût.


Fig. 1 — L’hermine aujourd’hui : mosaïque d’enseignes, logos, objets, tatouages, maillots, produits alimentaires et signalétique. La multiplication des exemples souligne l’omniprésence du signe.

Contrairement à un logotype, l’hermine est un signe qui n’appartient à personne. Elle est donc à tous. Qu’elle soit fidèle à sa forme historique ou entièrement revisitée, l’hermine garde ce pouvoir d’évocation instantané : ses quelques traits suffisent à dire « Bretagne ».



Naissance d’un glyphe
Apparu au Moyen Âge, l’emblème de l’hermine est d’abord une fourrure héraldique. Le signe trilobé que nous connaissons ne représente pas l’animal lui-même, mais l’extrémité noire de sa queue qui constelle un assemblage de peaux blanches, formant alors un manteau prisé des puissants. Avec le temps, cette réalité s’est simplifiée en une silhouette composée d’un long pied, surmonté de trois agrafes stylisées.


Fig. 2 — De l’animal au signe : photographie d’une hermine, schéma d’une peau et de sa queue fixée, détail d’un semis d’hermine plain montrant la construction du motif.

Répété à intervalles réguliers, ce motif forme ce qu’on appelle l’hermine plain : un champ blanc semé de mouchetures noires disposées en quinconce, destiné à couvrir toute la surface de l’écu.


Fig. 3 — L’hermine plain dans l’héraldique médiévale. Selon une tradition largement diffusée, Anne de Bretagne aurait adopté la devise « Plutôt la mort que la souillure » en observant une hermine préférer mourir plutôt que salir son pelage. Si cette histoire relève davantage de la légende que de l’histoire, elle a fortement contribué à la popularité du symbole.

Au XIIIᵉ siècle, les ducs de Bretagne adoptent cette fourrure dans leurs armoiries. Sous Pierre Mauclerc, elle apparaît comme un quartier du blason (un canton) ; quelques décennies plus tard, Jean III en fait le motif unique de son écu, revendiquant ainsi une identité propre au duché, en concurrence frontale avec les lis d’or sur fond d’azur qui représentent le Royaume.


Fig. 4 — Des armes de Pierre Mauclerc à celles de Jean III : l’hermine passe d’un simple quartier à l’emblème exclusif du duché de Bretagne.

Au-delà de sa portée politique, l’hermine possède déjà toutes les qualités d’un excellent « pictogramme ». De forme semi-figurative et à la construction élémentaire, sa silhouette se mémorise aisément (parce qu’anthropomorphique) ; en clair, elle est facile à reproduire et à décliner. C’est cette efficacité qui lui permet de quitter les armoiries pour investir peu à peu tous les champs de la culture visuelle.



Du blason au pictogramme
Après le rattachement de la Bretagne au royaume de France en 1532, l’hermine conserve son rôle d’emblème territorial tout en investissant de nouveaux supports : jetons, frontispices, almanachs, publications, et, plus tard, enseignes et marques commerciales.


Fig. 5 — De l’emblème au signe : jetons du Parlement de Bretagne, couvertures du journal L’Hermine, imprimés et premières marques commerciales des XIXᵉ et XXᵉ siècles.

Cette ample diffusion modifie son statut en profondeur. Employée seule, hors du semis héraldique, l’hermine cesse d’être un motif pour devenir un signe autonome : sa grande économie formelle et sa charge évocatrice en font un symbole redoutable.

L’imprimerie accélère cette évolution. Graveurs et fondeurs adaptent sans cesse son dessin aux contraintes de leurs techniques. Chaque atelier en propose son interprétation, simplifiant un contour, modifiant une agrafe ou rééquilibrant une silhouette, sans jamais altérer sa reconnaissance.


Fig. 6 — Une même hermine, des dizaines d’interprétations : comparaison de gravures, vignettes typographiques, marques d’imprimeurs et documents anciens.

En quittant les règles de l’héraldique, l’hermine acquiert une qualité rare : elle ne consiste plus en un modèle à reproduire mais devient une forme ductile, un signe à interpréter.



Un signe sans propriétaire
Au XXᵉ siècle, l’hermine cesse définitivement d’obéir à un standard. Les silhouettes se simplifient ou s’ornent, les proportions varient, les trois agrafes deviennent pointes, gouttes ou losanges. Comme une lettre copiée d’innombrables fois, l’hermine évolue sans jamais perdre son identité.


Fig. 7 — Une même structure, des dizaines de dessins : planche comparative d’hermines géométriques, calligraphiques, ornementales, minimalistes ou populaires. La variété des formes compte davantage que celle des supports.

Cette liberté tient aussi à son histoire. Contrairement à bien des symboles territoriaux, aucun mouvement n’est parvenu à faire de l’hermine son signe exclusif. Si quelques organisations bien essayé de s’en approprier l’image, ces usages sont restés ponctuels. À partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle, c’est surtout le Gwen ha Du qui s’impose comme principal étendard des revendications bretonnes, laissant à l’hermine un rôle plus discret et une tonalité plus archaïque. Sans âge véritable ni couleur idéologique attitrée, elle porte certes des valeurs de bretonnité mais, paradoxalement, exprimées de façon plus consensuelle que ne le fait un drapeau.


Fig. 8 — Quelques tentatives d’appropriation politique de l’hermine au XXᵉ siècle. Malgré ces usages ponctuels, le drapeau Gwen ha Du demeure le principal emblème des mouvements militants bretons.

Cette nuance est sans doute l’une des clés de sa longévité. Là où le Gwen ha Du rallie autour d’une cause (dont on sait qu’elle dépasse de loin les luttes « locales »), l’hermine – qui est pourtant une composante majeure de ce drapeau – semble naviguer librement dans la vie quotidienne : elle accompagne les associations, les artisans, les stades, les collectivités ou les petites entreprises, sans jamais cesser d’appartenir à tous. C’est peut-être cette disponibilité (certains parleraient de versatilité) qui explique, autant que sa simplicité de dessin, l’étonnante diversité des formes qu’elle a engendrées.



Une lettre de l’alphabet breton
À mesure qu’elle se diffuse, l’hermine ne se contente plus de représenter la Bretagne : elle devient un véritable élément de syntaxe graphique. Sa silhouette remplace une lettre (par analogie formelle, c’est le A majuscule qui est substitué), se glisse dans un accent ou ponctue un mot (comme le fait un petit cœur, ou un trèfle…). Plus qu’un emblème, elle fonctionne comme un caractère supplémentaire de l’« alphabet » visuel breton.


Fig. 9 — L’hermine comme signe typographique : substitutions de lettres, d’accents et autres détournements dans des enseignes, logos et identités visuelles. Cf. Ti Ar Vro de Fañch, Dépôt de marque CAB – Comptoir Alimentaire Breton, L’hermine se mêle à la typographie : le A prend sa forme, comme souvent le I dans « BREIZH » sur les autocollants.

Cette plasticité explique en grande partie son succès. Immédiatement reconnaissable, mais suffisamment simple pour être déclinée à l’infini, l’hermine désigne une culture en peu de traits, et peut-être à peu de frais. Tandis que le triskèle, symbole à la fois antique et universel, charrie des notions cosmiques voire ésotériques, l’hermine offre plus prosaïquement l’occasion à chacun (natif, expatrié, néo-arrivant ou touriste) d’adhérer sans mal aux propriétés d’un lieu, à la vivacité de ses coutumes et au tempérament de ses habitants.

Les identités institutionnelles profitent naturellement de l’opportunité d’un tel vecteur. Depuis le début des années 2000, la Région Bretagne a progressivement remplacé une vision administrative – un territoire décentralisé – par une hermine assumée et désacralisée (car sympathiquement distordue), tandis que la marque Bretagne, avec son réemploi des bandes du Gwen ha Du (ici, c’est le E majuscule qui est substitué), confirme une stratégie où dessin des lettres et signes historiques forgent un branding imparable. On notera que cette réthorique visuelle est, comme la typographie, désormais strictement monochrome.


Fig. 10 — Évolution des identités visuelles de la Région Bretagne : anciens logos, hermine de 2005, marque Bretagne, identité de 2016, détail du « E » inspiré du Gwen ha Du et spécimen de la typographie dessinée par Xavier Dupré. Voir marque Bretagne, Tout commence en Finistère, marque QUE FAIRE EN BRETAGNE et le mot DOUARNENEZ sur la boîte de sardines Petit Navire (photo prise dans le Métro), qui combine A en forme d’Hermine, et E en barres horizontales.



Le portrait typographique d’un symbole
Face à cette profusion de dessins, une question s’impose : existe-t-il une version « authentique » de l’hermine? L’observation de centaines d’exemples conduit plutôt à la réponse inverse : il n’existe pas de point d’origine zéro, mais une foule de variantes, à la fois semblables et différentes, mais toujours familières.

C’est ce constat qui est à l’origine de cette police de caractères. Pendant plusieurs années, un véritable « safari graphique » a conduit à collecter des hermines dans les rues, les archives, les livres, les enseignes, les logos ou les objets du quotidien. Chacune raconte une manière différente de dessiner le même signe.


Fig. 11 — Le travail de collecte : photographies de terrain, archives, carnets de relevés et documents anciens.

À mesure que les exemples s’accumulent, plusieurs familles de formes apparaissent. Certaines privilégient une construction géométrique, d’autres conservent un dessin plus calligraphique ou ornemental. Les queues s’allongent ou se redressent, les agrafes deviennent pointes, gouttes, losanges ou carrés. Les détails changent ; l’identité demeure.


Fig. 12 — Essai de typologie : principales familles morphologiques, comparaisons de silhouettes, de queues et d’agrafes.

Comme les lettres d’un alphabet populaire, ces hermines échappent à toute classification définitive. Elles évoluent au gré des techniques, des usages et des dessinateurs qui se les approprient.

La police présentée ici ne cherche donc pas à fixer une forme « officielle ». Elle rassemble au contraire cette diversité. Chaque glyphe est le témoin d’une interprétation particulière, d’un contexte, d’une époque ou d’un geste graphique.


Fig. 13 — La police de caractères : spécimen général, planche complète des glyphes et rapprochement de quelques variantes particulièrement éloignées.

L’hermine est née d’un détail de fourrure héraldique. Huit siècles plus tard, elle est devenue une forme libre, sans auteur, sans modèle unique et toujours en mouvement. Peu de signes auront connu une telle vitalité graphique. C’est sans doute ce qui la rend si familière : chacun peut encore, aujourd’hui, continuer à la dessiner à sa manière.

Stéphane Hervé






Pour en savoir plus
• Albert Deshayes, ‘Dictionnaire des noms de lieux bretons’, Le Chasse-Marée/ArMen, 1999.