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Lettres au Sud-Ouest

Lettres au Sud-Ouest


par Juan-Luis Blanco

Ce texte a initialement paru en préface du livre Lettres baladeuses – Alphabets et autres symboles dans les Landes et le Pays Basque, de Clément Criseo et Malou Verlomme, aux éditions Arteaz, en 2025. Juan Luis Blanco est typographe, créateur de la fonderie Blanco Letters, basée à Zumaia en Espagne.



Lettres et lieux
L’une des choses qui me frappent le plus lorsque je regarde des photographies de voyage, c’est que nous sommes presque toujours en mesure de les situer dans une région particulière de la planète, même si elles ne nous montrent pas les éléments les plus emblématiques de cette région. Ce sont des informations que nous lisons presque sans nous en rendre compte, et qui concernent parfois le paysage, le ciel, la lumière, la couleur de la terre, la végétation, l’architecture… et parfois aussi, les lettres qui y figurent. Dans certains cas, il s’agit de lettres que nous ne comprenons pas, parce qu’elles appartiennent à d’autres systèmes d’écriture, et notre imagination nous emmène alors dans des contrées lointaines. Mais, même si les lettres que nous voyons sont celles que nous utilisons tous les jours, il est frappant de constater que la prédilection pour un type de forme ou un style plutôt qu’un autre, ainsi que les traditions graphiques qui survivent dans le paysage visuel, nous fournissent beaucoup d’informations sur l’endroit où nous nous trouvons, ou sur le lieu où une photographie a été prise.
Nous ne prêtons pas assez d’attention à cette richesse, ni à la nécessité de préserver une telle diversité. Les processus de mondialisation vertigineux qui ont eu lieu au cours des dernières décennies vont dans la direction opposée et tous les lieux commencent à se ressembler d’un point de vue typographique. Matthew Carter avait déjà formulé cette préoccupation de manière imagée lorsqu’il avait déclaré : “À une époque, je pouvais être parachuté les yeux bandés n’importe où dans le monde, enlever le bandeau, regarder autour de moi, voir les devantures des magasins et les journaux, et je savais où je me trouvais, juste grâce à la police de caractères. Je verrais le caractère de Roger Excoffon et je saurais que j’ai atterri en France. Mais aujourd’hui, une police de caractères sort à Tokyo, Berlin ou Londres, fait le tour du monde du jour au lendemain, et elle a complètement perdu son sens de l’origine”.

En effet, de nombreux caractères modernes ont perdu toute référence à leur origine, mais il y a plus triste encore : les lieux où s’est répandue l’utilisation de ces caractères sans racines perdent un peu de leur âme, pour se fondre dans le reste des lieux anodins du monde. C’est là que réside l’importance de projets tels que “Lettres Baladeuses”, car ils permettent de mettre l’accent sur la manière spécifique dont la typographie s’exprime dans un territoire, en l’occurrence le Pays basque, en éveillant en nous une sensibilité qui nous aide à la valoriser et à comprendre la nécessité de la préserver.



Le paysage basque et ses lettres
Toute personne ayant un minimum d’acuité visuelle se rendra compte qu’il existe un certain style de lettres que l’on rencontre plus souvent que d’autres en visitant le Pays basque. Vous les verrez principalement sur les plaques de rue, les enseignes, les panneaux indicateurs, mais aussi sur les tombes et les linteaux des vieilles maisons, et très souvent sur les magasins d’alimentation, les restaurants, les cidreries et autres lieux où l’on veut projeter l’idée de tradition, d’authenticité et de caractère basque.

1. Lettre de la rue


En réalité, il n’est pas possible de parler strictement d’un style spécifique car, s’agissant d’une manifestation populaire, les variations existantes sont innombrables - les exemples donnés dans ce livre l’illustrent clairement. Mais il existe un certain nombre de caractéristiques communes à la plupart d’entre elles. La plus remarquable est peut-être l’utilisation exclusive de lettres majuscules, très probablement en raison de leur origine lapidaire. D’où, également, les réminiscences glyphiques dans les caractères qui, dans certaines de leurs variantes, sont notablement exagérées. Un autre aspect ayant une influence importante sur la physionomie caractéristique de ce type de lettrage est la préférence pour l’asymétrie, tant dans la structure des caractères habituellement symétriques que dans l’utilisation d’empattements ou d’autres éléments non structurels. La combinaison de tout ou partie de ces caractéristiques donne lieu à de nombreuses configurations, dont certaines sont certainement inhabituelles et difficiles à cataloguer selon les normes typographiques.



Des lettres qui parlent basque
Les personnes qui, en plus de leurs yeux, ont les oreilles attentives lorsqu’elles marchent, entendront un jour ou l’autre des mots qu’elles ne comprennent pas lorsqu’elles se promènent dans cette région. Ils ne sonnent ni français, ni espagnol. En fait, ils ne ressemblent à rien de familier si l’on ne sait pas parler la langue.

2. Lettrage campagne


Il s’agit du basque, une langue pré-indo-européenne, dont l’origine reste une question ouverte, et qui a survécu jusqu’à aujourd’hui, malgré la pression d’autres langues dominantes voisines, grâce au travail et à la persévérance de mouvements sociaux et politiques liés à la défense de la culture basque et de sa langue. Lorsque j’ai dit plus haut que le choix de ce style de lettres répond dans la plupart des cas à l’intention de projeter un caractère basque, je disais aussi, implicitement, que la plupart du temps ce choix est lié à la langue dans laquelle les messages doivent être écrits. De cette manière, le lieu, sa langue et sa culture, sont reliés par le biais de ce véhicule aux multiples facettes qu’est la typographie.



Lettres et mémoire sur pierre
La recherche de l’origine de ce style unique de lettres nous conduit à l’épigraphie, l’étude de l’enregistrement du langage sur son support le plus durable : la pierre. Les tombes qui gardent la mémoire de nos ancêtres sont faites de pierre.

3. Inscription


La pierre, ce sont aussi les linteaux à l’entrée des maisons pour que nous n’oubliions pas les noms de leurs premiers habitants. La pierre, que ce soit dans les maisons ou dans les tombes, a conservé jusqu’à aujourd’hui des formes et des usages qui, autrement, auraient été perdus. Lorsque l’on parle d’épigraphie au Pays basque français, il est inévitable de mentionner le travail de l’archéologue Louis Colas et sa formidable contribution à la collecte, au catalogage et à la reproduction de ces inscriptions. Dans son ouvrage intitulé La Tombe basque*, nous trouvons plus de mille illustrations réalisées dans les moindres détails par Louis Colas lui-même entre 1906 et 1923.
Dans cette collection très vaste et exhaustive, on trouve surtout des stèles funéraires, des pierres tombales et des linteaux inscrits de différentes époques. Les inscriptions les plus anciennes remontent au XVIIe siècle. L’état de conservation critique de certaines d’entre elles est à l’origine de la collection de Colas. Cette volonté de préserver ces manifestations de l’épigraphie locale est sans doute influencée par la naissance des premiers mouvements de revendication identitaire et culturelle qui surgissent à cette époque de part et d’autre de la frontière franco-espagnole, connus sous le nom d’Euskal Pizkundea (Renaissance basque) et qui constituent le germe de ce qui deviendra plus tard le nationalisme basque. Quoi qu’il en soit, son originalité ne réside pas précisément dans son origine - on trouve des exemples comparables en termes de style et de datation ailleurs en Europe - mais plutôt dans une récupération postérieure qui ne s’est pas produite avec la même ampleur dans d’autres lieux où des inscriptions similaires existaient. En ce sens, il est particulièrement important de mettre en valeur des œuvres comme celle de Louis Colas à une époque – le début du XXe siècle – qui coïncide avec la montée des mouvements régionalistes en faveur d’une culture autochtone différenciée de la culture française ou espagnole. Ces différences sont visiblement soulignées dans une variété de manifestations allant de la peinture à l’architecture, en passant par la typographie et le lettrage. Selon les propres termes de Colas, tout cela reflète “ce goût assez récent pour tout ce qui représente le pays dans lequel on vit”**. Un exemple très significatif de cette tendance est la couverture du livre de Louis Colas, où l’auteur fait un étalage de ressources en utilisant plusieurs des formes les plus distinctives trouvées au cours de son travail sur le terrain.

4. Couverture/page du livre de Louis Colas


On retrouve des formes similaires dans diverses publications de l’époque et, bien sûr, dans le bulletin du Musée Basque de Bayonne [img05], qui ouvrit ses portes au public en février 1924, et dans lequel on retrouve certaines des inscriptions figurant dans le livre de Colas.

5. Couverture du journal du Musée basque et de l’histoire de Bayonne



Des lettres qui soulignent les identités
À partir des années 1930, l’utilisation de dessins similaires commence à se généraliser dans les publications liées aux différents aspects de la culture basque des deux côtés de la frontière, généralement sous forme de lettres sur des affiches, des couvertures de livres et d’autres publications. Dès lors, on peut observer cette utilisation plus généralisée en tant que vecteur de transmission d’un sentiment d’identité, ainsi qu’une évolution importante de ses formes, qui s’éloignent des modèles épigraphiques, donnant lieu à des variations avec lesquelles chaque artisan/artiste tente de capturer sa propre vision de cette identité singulière. Aujourd’hui ce style de lettrage est très répandu au Pays basque et fait partie de notre paysage, mais il a connu une diffusion différente selon le lieu et le contexte politique.

6. Collection de la maison d’édition Ekin. Buenos Aires.


Ainsi, il est plus difficile de trouver des exemples de l’utilisation de ces lettrages au sud de la frontière pendant la dictature franquiste, mais le contraire se produit dans les lieux des Basques exilés suite à la guerre civile. Là, l’utilisation de cette graphie porte un caractère politique clairement identitaire et vindicatif, constituant un acte de résistance politique et culturelle. C’est le cas, par exemple, de l’artiste et illustrateur John Zabalo, à qui l’on doit également un autre ouvrage de compilation “Arquitectura Popular y Grafía Vasca”, dans lequel il opère une sélection de nombreux exemples de lettres, chiffres et symboles, selon un critère qui laisse entrevoir l’identité et le caractère différencié que l’auteur confère à ces manifestations : “J’ai pris soin de rassembler les lettres qui ont une certaine particularité les rendant plus nôtres”***. C’est dans ce “nôtre”, cette identification entre ces formes idiosyncrasiques et la culture vernaculaire, que se trouve la clé pour expliquer comment ces lettres ont été utilisées, et pourquoi elles ont évolué au cours du siècle dernier.

7. Couverture et page d’exemple de Arquitectura Popular y Grafía Vasca.


Au fil du temps, l’utilisation de ce style unique de lettres s’est tellement répandue, qu’il est inévitable d’en trouver partout au Pays basque. Les différents contextes dans lesquels cette diffusion s’est effectuée ont donné lieu à des développements divers qui ont enrichi le répertoire graphique local tout en restant reconnaissables. Aujourd’hui, les variations sont déjà innombrables et, bien qu’il existe déjà quelques caractères commerciaux, une grande partie de ces manifestations sont encore l’œuvre de dessinateurs, de peintres en lettres ou d’artisans qui créent leurs versions en fonction de ce qui existe dans leur environnement.

J’imagine qu’il ne serait pas facile de convaincre Matthew Carter de sauter en parachute aujourd’hui, mais s’il le faisait et atterrissait dans l’un des lieux photographiés dans ce livre, j’imagine qu’il serait agréablement surpris, et pourrait prétendre, non seulement être en France, mais spécifiquement dans le sud-ouest de la France, dans le Pays basque-français, en Iparralde (ou peut-être en Hegoalde ?)..... Peu importe le nom, vous saurez à coup sûr que vous êtes dans ce bout de terre où la mer Cantabrique caresse les Pyrénées, un endroit où vous pourrez entendre des mots comme “muxu”, “laino” ou “tontor”, que vous n’entendriez pratiquement nulle part ailleurs dans le monde.


Juan Luis Blanco






Notes
* Colas, Louis. La Tombe basque: recueil d’inscriptions funéraires et domestiques du Pays Basque Français. Biarritz: Grande Imprimerie Moderne, 1923.
** Ibid. p. 3.
*** Zabalo, John et Pablo. Arquitectura Popular y Grafía Vasca. Buenos Aires: Ekin, 1947.


Liens
• Le site de la fonderie Blanco Letters.
• Une conférence sur le lettrage basque donnée pour Letterform Archive / Type West.